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Diffusion des bioinnovations et moyens de les gouverner

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Par Etienne Maclouf
Maître de conférences à l'Université Paris 2 Panthéon-Assas (EA3386 LARGEPA) et chercheur associé au Museum National d'Histoire Naturelle (UMR7204 CESCO, équipe Socio-Ecosystèmes).
 
Dans nos sociétés modernes, fondées sur l’innovation, parler de « gouvernance » des bioinnovations ou de bioinnovation « socialement responsable » a-t-il un sens ? Pour répondre à cette question, cet article revient sur deux conceptions opposées de la diffusion de l’innovation.
 
Comme toute innovation, une « bioinnnovation » est une nouveauté qui peut prendre la forme d’une idée, une pratique, une technique, un produit. Il existe deux manières opposées d’expliquer cette diffusion et donc d’envisager la « gouvernance ».
Des émergences délibérées
 
Avec les modernes, l’innovation est vue comme un moteur de progrès social et d’expansion économique. Gabriel Tarde, le père reconnu des théories contemporaines de l’innovation[1], est nourri par l’imaginaire d’une science unifiée : les phénomènes sociaux sont régis par la même « loi de l’expansion » que celle qui commandent les molécules ou les organismes vivants. Disciple de Darwin, il croit en l’existence d’un continuum entre les différents paliers d’intégration. Les idées nouvelles sont sélectionnées au cours d'un « duel logique » entre des forces contradictoires, par rayonnement imitatif (en prenant pour modèle les autres, et en les supposant aussi rationnels que nous[2]). Les nouveautés suivent un déterminisme gradualiste, un processus cumulatif qui permet à d’autres nouveautés de voir le jour. On pourrait parler aujourd’hui d’émergences délibérées : des possibilités nouvelles qui apparaissent lorsque les innovations précédentes font système. Mais dire que les innovations suivent une dynamique propre[3], n'aurait aucun sens pour Tarde : elles réalisent ce que les individus veulent ou souhaitent, ou encore ce qui répond à leurs besoins, mélanges de croyances et de désirs[4]. Avec les mots d’aujourd’hui (fortement influencés par les sciences cognitives[5]), l’innovation correspond à l’expansion des nouveautés pertinentes au sein des collectivités humaines. Tarde prédit même que la confiancedans la nouveauté croît mécaniquement à mesure que les innovations s’accumulent et que la vitesse acquiseaugmente.
Or, l’innovation s’est bien accélérée, mais la défiance des conservateurs face à la modernité n’a pas disparu : on déplore toujours le manque de confiance[6], nécessaire pour offrir un meilleur substrat à sa diffusion ; pas assez de coopération[7], de sens ni de valeurs[8] ; une adoption irréfléchie[9]. Paradoxalement, nous subirions donc des innovations indésirables. Après « l’édilité planétaire » réclamée par l’avocat et philosophe Eugène Huzar dès 1855[10], on demande aujourd'hui la mise en place d'une gouvernance mondiale (la métamorphose de Morin), on en appelle à l’innovation responsable[11].
 
Chercher la valeur dans le regard d’autrui
 
Pour dépasser ce paradoxe, il faut envisager une seconde approche, toujours à partir des processus mimétiques de Tarde. Selon René Girard, l’être humain est incapable de juger la valeur d’un objet, il est condamné à chercher cette valeur dans le regard de son prochain[12]. Le désir mimétique conduit à des rivalités destructrices, et des choix irrationnels[13] : chacun spécule (speculum=miroir), en tentant d’évaluer la valeur que les autres attribueraient à une innovation donnée. Les innovations sont donc « choisies », « adoptées », de manière arbitraire.
Les théories néo-institutionnalistes généralisent cet argument. Aux antipodes du duel logique, l’imitation ne répond pas à un besoin d’efficacité mais de légitimité[14]. Elle consiste à recourir de manière instinctive, automatique, à des pratiques dominantes acceptées aveuglément[15]comme modèles de référence[16][17]. Elle trouve sa source dans l’impossibilité de prévoir les réactions de l’environnement, c’est-à-dire les usages et conséquences des innovations.
On est ici au plus près d’une théorie évolutionniste de la diffusion des innovations : celles-ci sont sélectionnées si elles sont en adéquation avec un environnement socio-culturel donné. Tout comme la valeur sélective (fitness[18]), l’adéquation d’une innovation est une notion circulaire, elle se mesure a posteriori.
Parler de « gouvernance des bioinnovations » a donc un sens seulement dans le premier cas. Pour les rationalistes modernes, nous choisirons les bioinnovations bénéfiques pour les humains en organisant des délibérations entre parties prenantes et en sollicitant les scientifiques pour éclairer les décideurs. Les bioinnovations, suivant une « logique d’optimisation », tendront à « maximiser l'utilité individuelle, le bien-être social ou même le potentiel génétique de l'espèce[19] ».
 
Pas de bien-fondé tangible
 
Au contraire, les observateurs plus critiques sur notre condition moderne voient l’innovation davantage comme une course sans direction, qui forme les opportunités de demain en créant les désordres aujourd’hui[20], qui lève les tabous[21] et les résistances culturelles[22]. Il ne faut pas non plus se tromper sur les capacités des sciences à contenir le développement des bioinnovations. Selon l’historien des techniques Bertrand Gille, un « système technique » moderne se développe au départ grâce à un substrat de connaissances scientifiques, mais ensuite il « ne cherche plus dans la science les quelques connaissances, les quelques formules qui lui étaient nécessaires, il crée la science qui lui est nécessaire » [23]. Et en effet, les mécanismes visant à finaliser la recherche mettent aujourd’hui d’importantes ressources scientifiques au service des bioinnovations.
Selon ce deuxième point de vue, les bioinnovations se propagent donc sans qu’il soit possible ni utile d'en justifier le bien-fondé. On peut voir cette attitude comme une preuve de confiance dans l’innovation et d’efficacité. On peut aussi l’interpréter comme un indice qu’un changement d’échelle a eu lieu, laissant émerger des principes auto-organisateurs dans la diffusion de l’innovation.Face aux catastrophes climatiques et écosystémiques qui s’annoncent, la recherche compulsive[24] de « solutions » apportées par les bioinnovations amplifie le phénomène.Parler de « gouvernance » ou « d’innovation responsable » peut alors sembler inapproprié, ou pire, dangereusement illusoire.


[1]Kinnunen, J. (1996). "Gabriel Tarde as a Founding Father of Innovation Diffusion Research." Acta Sociologica (Taylor & Francis Ltd) 39(4): 431-442.
[2] Voir la notion de “psychologie ordinaire » Ferejohn, J. and D. Satz (1997). Choix rationnel et psychologie ordinaire. Les limites de la rationalité - tome 1. Paris, La découverte: 276-296.
[3]Au sens de Ellul, J. (1977). Le Système technicien. Paris, Le Cherche Midi.
[4]Tarde, Gabriel. 1902. Psychologie économique, Tome premier: Félix Alcan., pp. 14-15.
[5]Miller, G. A. 2003. 'The cognitive revolution: a historical perspective.' TRENDS in Cognitive Sciences, 7:3, 141-44.
[6]Saynisch, Manfred. 2010. "Beyond frontiers of traditional project management: An approach to evolutionary, self-organizational principles and the complexity theory—results of the research program." Project Management Journal 41(2):21-37.
[7]Alter, Norbert. 2009. Donner et prendre, la coopération en entreprise. Paris: La Découverte.
[8]Durand, Thomas. 2005. "Apprentissage interindividuel et compétence organisationnelle." In Entre connaissance et organisation: l'action collective,Colloque de Cerisy. Paris.
[9]mindless(Oliver, C. 1991. "Strategic Responses to Institutional Processes." Academy of Management Review 16(1):145-180.)
[10]Fressoz, Jean-Baptiste. 2008. "Eugène Huzar et la genèse de la société du risque." In La fin du monde par la science, ed. Jean-Baptiste Fressoz. Paris: Ere.
[11]Ingham, M. (2011). Vers l’innovation responsable. Pour une vraie responsabilité sociétale, de Boeck.
[12]Girard, R. (1972). La violence et le sacré, Grasset.
[13]Dupuy, J.-P. (2010). La marque du sacré, Flammarion.
[14]DiMaggio, P. J. and W. W. Powell. 1991. The New Institutionalism in Organizational Analysis. Chicago: University of Chicago Press. Cité par Selznick (1996).
[15]autre traduction possible du terme mindlessly (Oliver, C. 1991. "Strategic Responses to Institutional Processes." Academy of Management Review 16(1):145-180.)
[16]Selznick, Philip. 1996. "Institutionnalism Old and New." Administrative Science Quaterly 41:270-277., p.273, notre traduction
[17]Rojot, Jacques. 2003. Théorie des organisations. Paris: Eska.
[18]Sachse, Christian. 2011. Philosophie de la biologie: Presses Polytechniques et Universitaires Romandes.
[19]Dupuy, Jean-Pierre. 1989. "Convention et Common Knowledge." Revue économique 40(2):pp. 361-400.
[20]Beck, U. (1986). Risk Society: Towards a New Modernity, Sage.
[21]Gras, A. (2007). Le choix du feu, Fayard.
[22]Saynisch, M. (2010). "Beyond frontiers of traditional project management: An approach to evolutionary, self-organizational principles and the complexity theory—results of the research program." Project Management Journal 41(2): 21-37.
Voelpel, S. C., et al. (2005). "The innovation meme: Managing innovation replicators for organizational fitness." Journal of Change Management 5(1): 57-69.
[23] Gille, B. (1977). Histoire des techniques. École pratique des hautes études. 4e section, Sciences historiques et philologiques. Annuaire. p.761.
[24]Selznick, P. (1996). "Institutionnalism Old and New." Administrative Science Quaterly 41: 270-277.
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Invité vendredi 24 novembre 2017

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